[TEMOIGNAGE] Lettre à mon grand-père

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C’était comme si le monde avait décidé de devenir fou en même temps que mon grand-père.

 

Depuis quelques temps, je vivais dans un monde d’angoisses, entre réalité et mauvais rêves. J’avais des hallucinations, je sursautais au moindre bruit. Dans mes cauchemars, glaçants, on ne distinguaient plus ce qui était humain, naturel, organique, mort ou juste vide. Tout se décomposait et de grands murs lisses s’étendaient vers le ciel. Les personnes se déchiraient entre elles ou elles-mêmes, et des yeux effrayants m’observaient.

 

Mon grand-père était un homme brillant. Un si grand esprit dans un corps si maigre. Je crois que la dernière question que je lui ai posée est « Est-ce que tu crois en Dieu ? ». Vous voulez savoir sa réponse ? Il a souri et m’a dit : « Je ne sais pas. C’est un vaste programme. Beaucoup de gens ont passé leur vie à se poser cette question ». La dernière question que lui m’a posé était « Où sont mes lunettes ? ». Ma petite sœur venait juste de les emmener, à sa demande, à la salle de bain pour les laver, à peine trente secondes plus tôt. J’ai eu l’impression de prendre un coup de poing dans l’estomac. Je ne m’étais pas aperçue que pendant mon absence, il était parti. Il l’a vu sur mon visage et s’est mis à regarder devant lui, un peu honteux.

 

Il est encore là par moment. Son humour est intact. Quand on lui demande pourquoi il n’a qu’une chaussette aux pieds, il dit que cela tient plus chaud que pas de chaussettes du tout. J’ai honte d’être partie si longtemps et de revenir après la bataille. Quand un appareil de l’hôpital a sonné, il a demandé à ma mère d’aller décrocher le téléphone. Deuxième coup de massue. Voilà ce qui arrive lorsqu’on part pendant un an. On revient et tout est sali, piétiné. Il y a du sang sur les murs à cause de ses chutes. Dans un hôpital, on ne doit pas laisser de pareilles traces sur les murs. Il y a de plus en plus de choses qui me semblaient normales avant alors qu’aujourd’hui on doit se fatiguer à les expliquer.

 

Oui, c’est une mauvaise idée que de proposer des lois pour discriminer une religion en particulier. C’est vrai que quand on n’a pas eu la chance d’apprendre l’Histoire, on a du mal à faire la part des choses.

 

Oui, il faut des connaissances pour exercer un métier. On ne monte pas dans un avion construit par un homme dont les capacités en ingénierie se limitent à peindre des maquettes. Je suis déçue et en colère. En colère, oui. J’avais des plans, figurez-vous. Je voulais faire avancer les choses, à mon rythme, être équilibrée. Mais maintenant, c’est comme si j’étais dans une carrière en train d’essayer de déterrer délicatement des ossements précieux, alors qu’une avalanche avait rajouté sur toute la carrière dix mètres de lave séchée. Et moi, je suis là, massette et burin en mains, alors qu’il faudrait un bulldozer. Un bulldozer contre l’ignorance et l’amour de l’ignorance mais aussi contre le mépris du bon sens et de la civilité.

 

On crie à la liberté d’expression, la liberté de mentir ouvertement, de débiter des absurdités au kilomètre, et l’on oublie la liberté de vivre sans se faire empoisonner l’existence par des pratiques dignes du moyen-âge. Et on nous demande de nous taire ! D’accepter la défaite et le piétinement de toutes nos valeurs, sous un prétexte d’unification. Moi, j’ai envie de crier, de hurler que tout cela n’a pas plus de sens que les deux nouveaux soleils dont mon grand-père parle et qui devraient être mentionnés dans les journaux d’un jour à l’autre.

 

J’ai mal. Je suis loin, au beau milieu du pays des fous, impuissante. Dans un cauchemar, je suis nue sous la douche. Les murs de la douche sont parfaitement transparents, et les murs de la salle de bain sont transparents aussi. Des vitres teintées de luxe me permettent de voir la forêt tout autour de la maison, sans être vue. Mais alors pourquoi cet homme, qui ressemble à un chasseur du siècle dernier, regarde dans ma direction ? Il avance, d’un pas décidé, ses yeux plantés dans les miens. Je suis glacée de terreur, nue, mouillée, sous ma douche. Et il arrive juste en face de moi, de l’autre côté de la vitre, ses yeux rivés sur les miens. Et il pose ses mains sur la vitre.

 

Est-ce la culpabilité d’être partie, d’avoir laissé les gens que j’aime pour aller au pays du cinéma et de la musique, une belle façade pour une population rongée par une religion perverse et des vies si dures, pour rien. Le gâchis n’existe pas qu’au niveau alimentaire, ici on gâche même les vies. Les gens travaillent sans relâche pour des salaires de misère, la première puissance mondiale dans toute sa splendeur. La gloire des rues sans éclairage et des bâtiments monumentaux, des femmes de ménage noires et des professeurs blancs qui ne voient pas où est le problème.

 

Très bien, il n’y a pas qu’eux. Nous aussi on en a de belles. Mais quand même. C’est décevant. Et je suis fatiguée. Désolée papi, j’aurais dû venir te voir plus souvent. Je t’en supplie, tiens encore un an.

 

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